Dr. A Chiheb

Au moment où l'on reparle à nouveau de ce bon vieux projet d’assurance maladie obligatoire (AMO) qui sous-tend équité et solidarité, et dont le financement reste encore un casse-tête pour ses concepteurs , il serait bon de se pencher un peu sur le paysage sanitaire actuel. Car, c’est dans ce paysage que va se développer (ou avorter) cette entreprise ambitieuse qu’on attendait tant !


L‘usager du système de soins d’aujourd’hui (le patient, citoyen malade) n ‘a pas beaucoup le choix : ou bien il met la main à la poche et il s’adresse naturellement à la médecine libérale dont il choisit librement la "porte d’entée", ou bien il est indigent et il n ‘a d’autre choix que de s’adresser aux structures de la santé publique. Dans la dernière hypothèse, le patient est tenu de passer par la porte du système, lequel est "hiérarchisé" (en théorie) : il passe du dispensaire au centre de santé, et de celui ci au centre de diagnostic régional ; et en cas de besoin, il est adressé au centre de diagnostic national.

Cette organisation a été conçue pour " trier "les malades et les maladies, ce qui permettait de résoudre la majorité des problèmes dans les structures les plus nombreuses et les plus accessibles (les dispensaires et les centres de santé) et de soulager les centres de diagnostic. Ceux ci, peu nombreux sont sensés être mieux équipés pour faire face aux problèmes compliqués. Ce système est toujours (théoriquement) appliqué dans les structures de la santé publique, bien que le manque de rigueur, le clientélisme et d’autres maux encore, aient fini par avoir raison de son applicabilité, et l‘on assiste actuellement à la "dispensarisation" des plus grands centres de diagnostics et autres services universitaires du pays.

Cette situation perdurera- t - elle une fois l’AMO avec sa composante d’assistance médicale mises en place ? Ce serait ruiner les caisses! 

Qu'en est-il de la médecine privée ?

Le malade qui met la main à la poche a théoriquement le droit de s’adresser à qui il veut pour ses besoins en matière de santé. Rien ne l‘oblige à "se faire trier". Il est libre de se faire hospitaliser dix jours dans une clinique pour une angine s’il le désire! Il peut aussi demander à ce qu’on vérifie toutes ses coronaires à la moindre "palpitation", ou encore de "s’offrir" un scanner à la moindre céphalée etc. Mais si ce patient devait se faire rembourser ses frais par une mutuelle ou une assurance, et si les mutualistes se mettaient tous à raisonner comme lui, cette mutuelle ne vivrait pas longtemps. C’est dire la nécessité d’éduquer le citoyen à l’utilisation rationnelle des moyens qui sont mis à sa disposition, et de mettre en place les garde-fous nécessaires pour la viabilité de cette "couverture médicale de base" qui a longtemps hésité à voir le jour faute d’un financement adéquat !

Tout déséquilibre entre l‘offre et la demande risque de compromettre la viabilité du système.

Cette problématique a été vécue par tous les pays développés. Et partout dans ces pays, on a privilégié le rôle régulateur de la médecine générale.

Certains pays comme la Grande Bretagne ou les Pays Bas sont même allés jusqu’à imposer le passage obligé par le généraliste pour demande de soins.

Dans d’autres pays comme la Suisse, les spécialistes refusent de voir le malade s’il ne passe pas par un "médecin traitant" qui tient un dossier complet du malade et facilite le travail du spécialiste, reconnaissance suprême du rôle primordial de ce médecin de première ligne !

Et enfin, la France, dont nous avons beaucoup hérité, se débat depuis des années pour sortir d’un déficit considérable de sa sécurité sociale, engendré par l’utilisation abusive des moyens disponibles. Actuellement en France, on essaie par tous les moyens d’encourager les citoyens à revenir à leurs "bons vieux médecins de famille"

Qu'avons nous préparé pour accueillir ce nouveau venu qu'est l'AMO?

A-t-on prévu une "hiérarchisation" des soins telle qu‘elle existe dans la santé publique ? A-t-on préparé des campagnes de sensibilisation du citoyen à l‘utilisation rationnelle des moyens mis à sa disposition ?

Nos généralistes sont ils prêts à jouer le rôle de médecins de famille capables de résoudre la majorité des problèmes de soins comme le font leurs confrères nord américains ou européens ?

Nos spécialistes sont ils prêts à abandonner la pratique de la médecine générale pour se consacrer à leurs spécialités ?

Autant de questions aux-quelles il faudra un jour ou l‘autre trouver des réponses.

La Fédération des Associations des Médecins Généralistes Privés du Maroc, consciente des enjeux actuels est persuadée que la survie de l’AMO dépend d’une bonne rationalisation des soins, et que celle ci dépend essentiellement de la place qui sera réservée à la médecine de première ligne. Seul un médecin généraliste compétent, dispensant une médecine de qualité à moindre coût, bien intégré dans un paysage sanitaire cohérent, peut être le "sésame" d'un système de santé efficace. Or, il faut reconnaître que l‘image de marque de ce dernier s’est un peu dégradée ces dernières années et que le public a de plus en plus tendance (du moins dans les grands centres urbains) à se diriger vers la médecine spécialisée, et pour les plus zélés, directement vers les "grands professeurs" dont certains perdent actuellement leur temps à soigner des petits "bobos".

" Il est donc urgent de remettre de l'ordre dans notre système de santé pour tirer le meilleur profit de la généralisation de l'assurance maladie… "